La marmite

Index
Articles
La politesse, une arme de puissants

La politesse, une arme de puissants

Théorie

Sur le texte

La sociologie, c’est parfois compliqué, mais ça vaut le coût de s’y intéresser. En France, nous avons un cas de rappel à l’ordre quant à la politesse par rien de moins que Manu. Une petite affaire, sur laquelle il faudra revenir, pour ce qu’elle des comportements des élus.

Aujourd’hui, je suis tombé sur les explications de Rose Lemberg, auteur(e) et linguiste, sur ce qu’est la « face sociale1 ». Le trouvant utile à la réflexion, j’ai demandé à R.L. si je pouvais le traduire. Réponse positive, évidemment. Vous pouvez soutenir Rose Lemberg via Patreon, ou du café.

Bonne lecture !


Allez, suite aux demandes incessantes de ma communauté sur le sujet, il est temps de parler de pouvoir et de « civilité  » (politesse)2, comme sociolinguiste.

Le concept de face sociale, défini par Goffman, est important en la matière.

La face est la valeur sociale positive qu’une personne revendique quand elle interagit avec d’autres personnes3. La face est liée à la respectabilité, à l’orgueil et au sentiment d’estime de soi.

Elle est aussi liée au statut social et à l’identité : le genre de face que nous pouvons revendiquer est directement relié à qui nous sommes, et de quel genre de pouvoir social nous disposons.

Concrètement, une travailleuse précaire n’est pas supposée revendiquer la face sociale d’un « jeune cadre dynamique ».

Les personnes qui vous entourent sont cruciales pour maintenir (ou non) le genre de pouvoir que vous voulez ou vous attendez à projeter sur les autres4.

Par exemple, sur son lieu de travail, un médecin s’attend à être appelé « docteur », s’attend à du respect et de la retenue de la part des infirmiers et les patients qui lui adressent la parole.

Ce médecin va ordinairement obtenir ce respect. Une personne qui n’est pas docteur(e) ne peut pas s’attendre à projeter ce genre d’autorité — car les autres personnes ne joueront pas le même jeu que lui5.

Goffman utilise la métaphore du théâtre dans ses travaux sociologiques, d’où « le même jeu que lui ». Pour les personnes qui entourent le/la non-docteur(e), traiter cette dernière comme un docteur(e) « sonnerait faux ».

Le statut social se maintient dans une communauté, mais cette communauté peut aussi le perturber. Une reine qui se retrouverait dans une situation où personne ne s’inclinerait, où personne ne l’appellerait « votre majesté » ou personne ne lui montrerait des signes de respect, aurait du mal à se sentir « royale ».

Les personnes, les groupes, les sociétés doivent maintenir les normes sociales et les relations de pouvoir en place. Les personnes doivent jouer ensemble, de concert, ou les relations de pouvoir sont perturbées.

Voici un exemple de différence de pouvoir influençant une face: un homme et une femme médecins qui ont une éducation et une expertise médicale équivalente. Ces deux personnes ne pourront peut-être pas exiger la même quantité de respect, parce que les autres personnes ne joueront pas de la même façon. En l’occurence, les personnes environnantes n’exprimeront peut-être pas le même niveau de respect, parce la société est genrée, et que de ce fait, les femmes cis sont supposées disposer de moins de pouvoir, quel que soit leur éducation ou leur expertise. On peut suivre le même raisonnement avec les hiérarchies raciales6 aux États-Unis [ou en France].

Il est important de comprendre que les autres personnes maintiennent ou menaçent la face sociale d’une personne, et de ce fait, le statut social et le pouvoir dont cette personne peut disposer.

Étudier comment cela se produit dans le discours est une sous-discipline majeure de la pragmatique (une branche de la linguistique). Nous confrontons langage et face tout le temps, tous les jours.

La politesse est, en gros, le moyen par lequel nous maintenons notre face.

Selon les théoriciens majeurs de la politesse (Brown & Levinson, Politeness, 1987), les personnes ont deux genres d’attentes quant à leur face:

  1. les attentes positives, ou leur désir d’être approuvées par les autres
  2. les attentes négatives, ou leur désir de n’être pas entravées par les actions des autres.

On a déjà vu comment cela fonctionne avec notre exemple du médecin : le médecin veut l’approbation des autres (le respect de la part des infirmiers, des patients) et veut agir sans entraves (c’est-à-dire que ses ordre soient exécutés sans protestation). Tout le monde doit jouer le même jeu pour que cela fonctionne.

Pour ce qui est des attentes de face positives, les personnes veulent être acceptées et approuvées par leur famille, leur cercle social. D’un autre côté, celui des attentes de face négatives, les personnes ne veulent pas qu’on leur dise de ne pas faire ce qu’elles veulent.

Plus une personne dispose de pouvoir, plus elle peut s’attendre à ce que ses attentes de face soient maintenues.

Le maintien des attentes de face préserve les relations de pouvoir en place.

Vous avez à être poli(e) avec les personnes plus puissantes que vous, mais vous n’avez pas à être autant poli(e) avec les personnes moins puissantes que vous. Mais alors, qu’est-ce que la politesse ?

La politesse, c’est jouer le même jeu que celui attendu en termes de pouvoir.

La politesse est le maintien du pouvoir social des personnes qui ont déjà du pouvoir social (par exemple, montrer son respect aux docteurs, aux politiciens). C’est le versant positif de la politesse. La politesse est aussi ne pas entraver les actions des autres personnes, c’est-à-dire ne pas résister ou contester les ordres des puissants. C’est le versant négatif de la politesse.

Est-ce que vous voyez de quelle façon la politesse sert à maintenir le pouvoir social dans la parole7 ?

À présent, que se passe-t-il si la face d’un puissant inclut :

  1. L’admiration universelle quelles que soient les actions de cette personne (politesse positive)
  2. Un désir de ne pas être entravé dans ses actions, aussi horribles soient-elles (politesse négative) ?

Si vous n’êtes pas capable de 1) lui donner l’admiration universelle, ou 2) de le laisser faire ce qu’il veut sans protester, ce puissant va penser que vous êtes impoli(e).

Que se passe-t-il quant une personne / un groupe disposant de peu de pouvoir ne maintient pas la face d’une personne d’un group qui dispose de plus de pouvoir ? Il y a des répercussions. Il y a des punitions. Il y a des menaces sur la vie, la liberté, la sûreté du groupe ou de l’individu moins puissant.

Parce que ceux qui disposent du pouvoir peuvent s’en servir.

Vous êtes poli(e) avec les personnes disposant de plus de pouvoir parce que si vous ne faites pas ce qu’elles veulent, elles peuvent vous blesser. Voilà, en bref, ce que sont la politesse et les relations de pouvoir.

Dans l’exemple de [Sarah Huckabee] Sanders8, cette dernière s’indignait qu’en tant que personne ayant beaucoup de pouvoir, elle n’obtienne pas un respect indiscuté (attente de face positive), et elle a été entravé dans son désir de manger où qu’elle veuille quelque soient ses actions (attente de face négative). Pourquoi a-t-elle reçu beaucoup de soutien ? Parce que ces personnes [de pouvoir] sentent que leur face, leur pouvoir est menacé. Les puissants se soutiennent pour maintenir leur pouvoir (dans la parole comme dans les actes).

Ce qu’on voit désormais, ce sont les répercussions. Parce que la face d’une puissante n’a pas été maintenue par les personnes ayant moins de pouvoir qu’elle.

Quel est donc le vrai sujet des lamentations sur le « manque de civilité », alors ? Il s’agit de la perturbation des relations de pouvoir. Ces lamentations visent le manque de motivation des personnes ayant moins de pouvoir pour maintenir la face des puissants — parce que les puissants ont des actions immorales.

Le « retour à la civilité  » est l’exigence [de la part des puissants] de continuer à jouer avec un pouvoir qui demande 1) qu’on l’admire universellement (politesse positive), même s’il vous blesse, 2) qu’on ne restreigne pas ses actions (politesse négative), même si voler des bébés à leurs parents en fait partie.

Mais le « retour à la civilité » ne marche pas ainsi.

La « civilité » fonctionne seulement lorsque les puissants jouent aussi. Il y a des attentes quant à la conduite social de tout le monde. Nous avons des lois, des codes moraux, des éthiques et des attentes parce que nous voulons que le puissants usent du pouvoir de façon responsable. Si les accords sociaux ne sont maintenus, la « civilité » ne peut pas non plus l’être.

Voilà où nous en sommes.

Le « retour à la civilité » n’aidera pas ceux qui ont moins de pouvoir. Il servira seulement à maintenir en place la distribution du pouvoir que l’on a décidé de contester [par exemple, en refusant de servir Sarah Sanders].

La « civilité » existe dans la société. Tout le monde doit la maintenir. J’espère que ce fil permettra d’expliquer un peu certains mécanismes sociaux et linguistiques auxquels nous sommes confrontés.


  1. « Face » a ici un sens bien défini, puisqu’il s’agit d’un outil sociologique créé par Erving Goffman. Si des sociologues goffmanophiles sont dans le coin et ont une meilleure traduction de « social face » que « face sociale », manifestez-vous. Idem pour « attente de face » pour « face want ».
  2. « OK, a thread about “civility” (politeness) and power. I meant to do this for years, bc people in my community kept asking me about social face (hi again, @tithenai!), but it was not the time. Now is the time. This is an informational thread. I am a working sociolinguist. »
  3. Cf. Les Rites d’interaction.
  4. « People surrounding you are CRUCIAL to maintaining or not maintaining the kind of power we want/expect to project. »
  5. « A person who is not a M[edical]D[octor] cannot expect to project this kind of authority - people will not play along. »
  6. J’emploie « hiérarchie raciale », parce les phrases précédentes relatent une hiérarchie sexiste. « Same is true along racial lines in societies like the US. »
  7. « Parole » n’équivaut pas exactement à « discours », qui serait la traduction exacte, mais est plus parlant (c’est le cas de le dire…). « Can you see how politeness is all about maintaining the existing social power in discourse? »
  8. Sarah Huckabee Sanders est la porte-parole de la Maison Blanche, de l’administration Trump. Elle appartient au parti républicain. Dans le contexte des ordurières lois et agissements anti-immigration aux USA, elle s’est faite refouler d’un restaurant.